La dette odieuse de la
Russie
Eric Toussaint (CADTM) (*)
La Russie est secouée par les
démêlés des nouveaux capitalistes russes, les oligarques comme on les appelle,
avec la justice de leur pays. La justice russe poursuit certains d’entre eux
pour assassinat, vol de biens publics, association de malfaiteurs, corruption…
Les oligarques ont accumulé une fortune colossale en quelques années avec le
soutien direct du FMI, de la Banque mondiale, des gouvernements de la Triade (à
commencer par les gouvernants états-unien, britannique et allemand), de grandes
banques privées et de société de clearing comme Clearstream (voir Denis
Robert et Ernest Backès, 2001 ; Denis Robert, 2002).
Ces oligarques sont d’abord le fruit
de l’implosion du système bureaucratique de l’Est et de la restauration
capitaliste de la fin des années 1980 et des années 1990. Le gouvernement des
Etats-Unis, le FMI et la Banque mondiale ont soutenu activement le président
russe Boris Eltsine (et ont en partie dirigé ses pas) dans la vague de
privatisation gigantesque et rapide qu’il a imposée à la Russie. Les
privatisations ont constitué un pillage systématique des biens publics de la
Russie au profit des oligarques et de quelques transnationales de la Triade.
Les oligarques russes ont utilisé
des méthodes brutales et criminelles qui ressemblent à celles utilisées par les
barons voleurs de la fin du XIXe – début XXe aux
Etats-Unis. Une nouvelle fois dans l’histoire, l’accumulation capitaliste
primitive s’est réalisée dans la violence et le chaos. Mais l’histoire ne se
répète pas. Cette fois, le pillage s’est fait sous la haute protection
d’organismes multilatéraux internationaux qui ont multiplié les missions
d’experts économiques et les prêts multilatéraux visant à faciliter "la
transition d’une économie planifiée vers une économie de marché" (pour reprendre
l’expression consacrée par les institutions de Bretton Woods).
Joseph Stiglitz analyse avec une
plume acérée la transition en Russie. Dans les chapitres cinq et six de La
grande désillusion, il dénonce la responsabilité du FMI et du Trésor
américain qui ont soutenu, conseillé et orienté les bureaucrates russes
convertis au capitalisme, notamment le président Boris Eltsine. Les méthodes
employées n’avaient rien de démocratique.
"Ne nous étonnons
pas si tant de chauds partisans du marché ont manifesté une remarquable affinité
avec les vieilles méthodes : en Russie, le président Eltsine, muni de pouvoirs
immensément supérieurs à ses homologues de n'importe quelle démocratie
occidentale, a été incité à circonvenir la Douma (le parlement démocratiquement
élu) et à promulguer les réformes par décrets" (J. Stiglitz, 2002, p. 184).
Les entreprises publiques ont été vendues pour une bouchée de pain. "Le
gouvernement, soumis à une très forte pression de la part des Etats-Unis, de la
Banque mondiale et du FMI pour privatiser vite, avait cédé les entreprises
publiques pour une misère"
(ibidem, p. 194).
La privatisation a
constitué un vaste pillage au profit des oligarques qui ont placé une partie de
leur larcin à l’Ouest afin qu’il soit blanchi et hors de portée de la justice.
"La privatisation assortie de l'ouverture des marchés des capitaux n'a pas
conduit à la création de richesses mais au pillage des actifs. C'était
parfaitement logique. Un oligarque qui vient de réussir à user de son influence
politique pour s'emparer de biens publics valant des milliards, en les payant
une misère, va tout naturellement vouloir faire sortir l'argent du pays. S'il le
garde en Russie, que se passera-t-il? Il l'investira dans un pays en état de
profonde dépression et risquera non seulement d'en tirer peu de profits, mais de
tout se faire confisquer par le gouvernement suivant qui va inévitablement se
plaindre - et à très juste titre - de "l'illégitimité" de la privatisation.
Toute personne assez habile pour gagner à la loterie mirifique de la
privatisation est assez habile aussi pour placer son argent à la Bourse
américaine en plein essor, ou pour le mettre en lieu sûr dans les comptes
secrets des paradis fiscaux. Il n'y avait pas la moindre chance que les choses
se passent autrement et, bien évidemment, des milliards ont quitté le pays"
(ibidem, p. 193).
Le FMI et la Banque
mondiale ont endetté la Russie. Une grande partie de l’argent prêté a été
détourné et est repassé à l’Ouest. Banquiers occidentaux, oligarques et
gouvernants russes se sont enrichis tandis que les citoyens russes appauvris
doivent payer la note. "Quand la crise frappa, le FMI prit la direction des
opérations et il demanda à la Banque mondiale de contribuer au sauvetage. Le
plan se montait au total à 22,6 milliards de dollars. Le FMI en fournirait 11,2
; la Banque mondiale devait en prêter 6 ; le reste viendrait du gouvernement
japonais.
A la Banque mondiale,
le débat interne fut très vif. Parmi nous, beaucoup avaient toujours contesté
les prêts à la Russie. (…) Mais en dépit
de la forte opposition de son propre état-major, la Banque mondiale subissait
une pression politique énorme de l'administration Clinton qui voulait absolument
qu'elle prête à la Russie. (…) Quant au FMI, notons-le, il a montré qu'il
pouvait ne s'inquiéter en rien de la corruption et des risques qu'elle
impliquait pour l'utilisation de l'argent du prêt. (…) Quand on mit le
FMI face à la réalité - les milliards qu'il avait donnés (prêtés) à la Russie
étaient réapparus sur des comptes en banque chypriotes et suisses quelques jours
seulement après le prêt -, il prétendit que ce n'étaient pas ses dollars.
(…) En prêtant à la Russie pour une cause perdue, le FMI a endetté les
Russes encore davantage. Avec l'argent emprunté, qu'ont-ils obtenu de concret ?
Rien. Qui va payer les coûts de cette erreur ? Pas les hauts fonctionnaires du
FMI qui ont accordé le prêt. Pas les Etats-Unis qui ont fait pression pour le
prêt. Pas les banquiers occidentaux et les oligarques qui ont profité du prêt.
Ce sera le contribuable russe." (ibidem, pp. 198, 199, 200,
201).
« Le Trésor et
le FMI se sont ingérés dans la vie politique russe. En prenant si fermement
parti pour ceux qui étaient aux commandes quand ce processus de privatisation
corrompue a créé une inégalité
colossale, les Etats-Unis, le FMI et la communauté internationale se sont
associés de façon indélébile à des politiques qui, au mieux, ont favorisé les
intérêts des riches aux dépens du Russe moyen.» (ibidem, p. 226).
Joseph Stiglitz ajoute que la direction de la Banque mondiale lui a interdit
de rencontrer l’inspecteur général de la Douma en visite à Washington pour
dénoncer l’ampleur de la corruption. « A la Banque mondiale, on m’avait
donné l’instruction de ne pas le rencontrer : on avait peur que nous soyons
convaincus par ses propos.» (ibidem, p. 226).
La dette
odieuse de la Russie et des autres pays issus de l’ex-bloc
soviétique
Le dossier de la dette
russe, comme celui des autres Etats issus de l’implosion de l’ex-bloc
soviétique, est trop peu discuté sur la scène internationale, y compris au sein
des mouvements progressistes des pays concernés. Et pourtant, la dette
contractée par la Russie dans les circonstances décrites plus haut entre de
toute évidence dans la catégorie des dettes odieuses. Cette dette n’a pas été
contractée pour mener à bien des politiques respectueuses des intérêts des
citoyens, au contraire. Par ailleurs, une grande partie des prêts ont été
détournés au vu et au su des créanciers. Les créanciers (FMI, Banque mondiale,
membres du Club de Paris, créanciers privés) connaissaient les pratiques
délictuelles, voire criminelles, des emprunteurs. Si les citoyens russes se
dotaient à l’avenir d’un nouveau régime, ils seraient en droit de refuser de
payer la dette odieuse contractée pour financer la transition. Ils seraient
également en droit de refuser de payer la dette héritée de l’ancien régime
bureaucratique dictatorial. Ce qui vient d’être dit est probablement valable
également pour les autres Etats issus de l’ex-bloc soviétique.
Les oligarques
russes bénéficient d’un avis favorable de la presse
occidentale
Lorsqu’au cours de
l’année 2003, la justice russe s’en est prise aux oligarques, la grande presse
occidentale (les gouvernements occidentaux aussi mais plus discrètement) a réagi
en demandant de la clémence à l’égard de ceux-ci. Non pas que ces médias
considéraient que les oligarques étaient innocents, pas du tout. Ce qui était en
jeu, c’était la pérennité des privatisations. Ces médias considèrent qu’il
serait très dangereux de les remettre en cause même si Le Monde reconnaît
que « Selon un sondage de l’institut Romir, 77% des Russes sont
favorables à la révision des privatisations » (Le Monde,
23/07/2003). Marie-Pierre Subtil, correspondante du Monde à Moscou, a
écrit plusieurs articles critiquant l’offensive de la justice russe
(« qui ouvre la porte à une révision des privatisations »,
Le Monde, 27-28 juillet 2003) contre les oligarques même si elle
reconnaît qu'ils ont accumulé leur fortune sur l’escroquerie à grande échelle.
Elle dit du principal oligarque visé, Mikhaïl Khodorkovski (né en 1963), patron
de Ioukos[1]
, qu’il « n’est certes pas une oie blanche. Sa fortune - la plus grande de Russie, estimée à 7,2
milliards de dollars par le magazine Fortune - a été bâtie au milieu des
années 1990, quand les plus ambitieux et les moins scrupuleux des russes, ont
acquis pour une bouchée de pain les biens de l’Etat au moment de leur
privatisation » (ibidem). Mais en même temps, la même journaliste
dresse une liste d’initiatives positives de ce nouveau baron voleur parmi
lesquelles la création d’une fondation philanthropique internationale qui compte
Henry Kissinger parmi ses administrateurs.
Un autre oligarque
mérite d’être mentionné. Il s'agit de Roman Abramovich (né en 1966). En 2003, il
avait aussi des ennuis avec la
justice russe. Il est le patron d’un empire qui comprend, entre autres,
Sibneft, société pétrolière, RusAl, producteur d’aluminium, ICN Russia,
entreprise pharmaceutique. En 2003, il a acheté le prestigieux club de football
britannique Chelsea. La société holding qui lui permet d’être le propriétaire de
cet empire a son siège dans la City de Londres. Pour échapper à la justice de
son pays, Roman Abramovich s’est réfugié en 2003 en Grande-Bretagne où il a
demandé l’asile politique. Selon le Financial Times, en 2003, il
cherchait à vendre la plupart de ses actifs en Russie afin de placer le capital
en lieu sûr… Le Financial Times écrit dans un édito que la Russie est une
nouvelle fois à la croisée des chemins : ou bien consolider le capitalisme
en amnistiant les oligarques qui ont commis des crimes économiques ce qui
implique d’accepter une inégalité profonde ou bien faire une révolution.
L’éditorialiste propose en se pinçant le nez d’opter pour le premier choix.
« A
la racine du problème, nous trouvons les dérapages du processus de privatisation
en Russie. En raison du chaos – et de l’injustice profonde – qui ont présidé au
partage du butin, les dirigeants russes auront toujours une arme puissante
pointée sur les capitalistes installés dans le pays. En fin de compte, il n’y a
guère que deux façons de sortir de cette impasse : soit accorder une amnistie
officielle, du moins pour les délits économiques des oligarques, soit s’emparer
de leurs biens, c’est-à-dire soit accepter de criantes inégalités, soit entamer
une nouvelle révolution. Aucune des deux options n’est satisfaisante. Mais comme
ils ont essayé la seconde en 1917, les Russes pourraient bien estimer plus sage
de s’accommoder cette fois-ci d’un pouvoir oligarchique
détestable
” traduit du Financial Times, 21 juillet 2003.
Le FMI, la Banque
mondiale, le Trésor des Etats-Unis et les créanciers privés sont tout à fait
favorables au choix proposé par le Financial Times et autres ténors de la
presse internationale : une amnistie les concernerait aussi car ils ont été
directement impliqués dans les crimes économiques en tant que complices et en
tant que bénéficiaires. Quant aux transnationales de la Triade, celles des
Etats-Unis en premier lieu, elles sont candidates à acquérir une grande partie
de Ioukos, de Sibneft et d’autres. Des offres précises ont été rendues publiques
au cours de l’année 2003. Les oligarques qui sont propriétaires de Ioukos et de
Sibneft ont répondu très favorablement : ils veulent avoir du cash
pour le placer hors de la Russie. Enfin, le Trésor des Etats-Unis[2],
le FMI et la Banque mondiale en concertation avec la direction de l’OMC
préparent l’adhésion de la Russie à cette institution.
(*) plus
d’infos : www.cadtm.org
[1] Ioukos est la principale entreprise pétrolière russe qui a annoncé la fusion avec Sibneft, autre pétrolier russe. La fusion pourrait faire de la nouvelle entité la quatrième société pétrolière mondiale. Une autre journaliste du Monde, Sophie Shihab, sous-titre ainsi son article du 6 août 2003 : "Le groupe Ioukos, un des plus influents et des moins opaques (sic) du capitalisme à la russe, est la cible des attaques du parquet qui l'accuse de vol, meurtre et évasion fiscale. Vladimir Poutine joue sur la fibre populiste auprès d'une opinion qui réclame une révision des privatisations."
[2] A propos de l’attitude du Trésor des Etats-Unis en matière de commerce international, Joseph Stiglitz mentionne un épisode piquant remontant à l’époque où il était conseiller du président W. Clinton. Il dénonce Paul O’Neil qui a été Secrétaire d’Etat au Trésor sous la présidence de G. W. Bush (P. O’Neil a été remplacé par J. Snow en décembre 2002). En 1994, alors qu’il était directeur de la transnationale ALCOA, productrice d’aluminium, il a mis en place avec la Russie un cartel des producteurs d’aluminium afin de limiter la baisse du prix de ce produit sur le marché mondial (ibidem, p. 229 à 231).
Eric
Toussaint (CADTM) (*)
La Russie est secouée par les
démêlés des nouveaux capitalistes russes, les oligarques comme on les appelle,
avec la justice de leur pays. La justice russe poursuit certains d’entre eux
pour assassinat, vol de biens publics, association de malfaiteurs, corruption…
Les oligarques ont accumulé une fortune colossale en quelques années avec le
soutien direct du FMI, de la Banque mondiale, des gouvernements de la Triade (à
commencer par les gouvernants états-unien, britannique et allemand), de grandes
banques privées et de société de clearing comme Clearstream (voir Denis
Robert et Ernest Backès, 2001 ; Denis Robert, 2002).
Ces oligarques sont d’abord le fruit
de l’implosion du système bureaucratique de l’Est et de la restauration
capitaliste de la fin des années 1980 et des années 1990. Le gouvernement des
Etats-Unis, le FMI et la Banque mondiale ont soutenu activement le président
russe Boris Eltsine (et ont en partie dirigé ses pas) dans la vague de
privatisation gigantesque et rapide qu’il a imposée à la Russie. Les
privatisations ont constitué un pillage systématique des biens publics de la
Russie au profit des oligarques et de quelques transnationales de la Triade.
Les oligarques russes ont utilisé
des méthodes brutales et criminelles qui ressemblent à celles utilisées par les
barons voleurs de la fin du XIXe – début XXe aux
Etats-Unis. Une nouvelle fois dans l’histoire, l’accumulation capitaliste
primitive s’est réalisée dans la violence et le chaos. Mais l’histoire ne se
répète pas. Cette fois, le pillage s’est fait sous la haute protection
d’organismes multilatéraux internationaux qui ont multiplié les missions
d’experts économiques et les prêts multilatéraux visant à faciliter "la
transition d’une économie planifiée vers une économie de marché" (pour reprendre
l’expression consacrée par les institutions de Bretton Woods).
Joseph Stiglitz analyse avec une
plume acérée la transition en Russie. Dans les chapitres cinq et six de La
grande désillusion, il dénonce la responsabilité du FMI et du Trésor
américain qui ont soutenu, conseillé et orienté les bureaucrates russes
convertis au capitalisme, notamment le président Boris Eltsine. Les méthodes
employées n’avaient rien de démocratique.
"Ne nous étonnons
pas si tant de chauds partisans du marché ont manifesté une remarquable affinité
avec les vieilles méthodes : en Russie, le président Eltsine, muni de pouvoirs
immensément supérieurs à ses homologues de n'importe quelle démocratie
occidentale, a été incité à circonvenir la Douma (le parlement démocratiquement
élu) et à promulguer les réformes par décrets" (J. Stiglitz, 2002, p. 184).
Les entreprises publiques ont été vendues pour une bouchée de pain. "Le
gouvernement, soumis à une très forte pression de la part des Etats-Unis, de la
Banque mondiale et du FMI pour privatiser vite, avait cédé les entreprises
publiques pour une misère"
(ibidem, p. 194).
La privatisation a
constitué un vaste pillage au profit des oligarques qui ont placé une partie de
leur larcin à l’Ouest afin qu’il soit blanchi et hors de portée de la justice.
"La privatisation assortie de l'ouverture des marchés des capitaux n'a pas
conduit à la création de richesses mais au pillage des actifs. C'était
parfaitement logique. Un oligarque qui vient de réussir à user de son influence
politique pour s'emparer de biens publics valant des milliards, en les payant
une misère, va tout naturellement vouloir faire sortir l'argent du pays. S'il le
garde en Russie, que se passera-t-il? Il l'investira dans un pays en état de
profonde dépression et risquera non seulement d'en tirer peu de profits, mais de
tout se faire confisquer par le gouvernement suivant qui va inévitablement se
plaindre - et à très juste titre - de "l'illégitimité" de la privatisation.
Toute personne assez habile pour gagner à la loterie mirifique de la
privatisation est assez habile aussi pour placer son argent à la Bourse
américaine en plein essor, ou pour le mettre en lieu sûr dans les comptes
secrets des paradis fiscaux. Il n'y avait pas la moindre chance que les choses
se passent autrement et, bien évidemment, des milliards ont quitté le pays"
(ibidem, p. 193).
Le FMI et la Banque
mondiale ont endetté la Russie. Une grande partie de l’argent prêté a été
détourné et est repassé à l’Ouest. Banquiers occidentaux, oligarques et
gouvernants russes se sont enrichis tandis que les citoyens russes appauvris
doivent payer la note. "Quand la crise frappa, le FMI prit la direction des
opérations et il demanda à la Banque mondiale de contribuer au sauvetage. Le
plan se montait au total à 22,6 milliards de dollars. Le FMI en fournirait 11,2
; la Banque mondiale devait en prêter 6 ; le reste viendrait du gouvernement
japonais.
A la Banque mondiale,
le débat interne fut très vif. Parmi nous, beaucoup avaient toujours contesté
les prêts à la Russie. (…) Mais en dépit
de la forte opposition de son propre état-major, la Banque mondiale subissait
une pression politique énorme de l'administration Clinton qui voulait absolument
qu'elle prête à la Russie. (…) Quant au FMI, notons-le, il a montré qu'il
pouvait ne s'inquiéter en rien de la corruption et des risques qu'elle
impliquait pour l'utilisation de l'argent du prêt. (…) Quand on mit le
FMI face à la réalité - les milliards qu'il avait donnés (prêtés) à la Russie
étaient réapparus sur des comptes en banque chypriotes et suisses quelques jours
seulement après le prêt -, il prétendit que ce n'étaient pas ses dollars.
(…) En prêtant à la Russie pour une cause perdue, le FMI a endetté les
Russes encore davantage. Avec l'argent emprunté, qu'ont-ils obtenu de concret ?
Rien. Qui va payer les coûts de cette erreur ? Pas les hauts fonctionnaires du
FMI qui ont accordé le prêt. Pas les Etats-Unis qui ont fait pression pour le
prêt. Pas les banquiers occidentaux et les oligarques qui ont profité du prêt.
Ce sera le contribuable russe." (ibidem, pp. 198, 199, 200,
201).
« Le Trésor et
le FMI se sont ingérés dans la vie politique russe. En prenant si fermement
parti pour ceux qui étaient aux commandes quand ce processus de privatisation
corrompue a créé une inégalité
colossale, les Etats-Unis, le FMI et la communauté internationale se sont
associés de façon indélébile à des politiques qui, au mieux, ont favorisé les
intérêts des riches aux dépens du Russe moyen.» (ibidem, p. 226).
Joseph Stiglitz ajoute que la direction de la Banque mondiale lui a interdit
de rencontrer l’inspecteur général de la Douma en visite à Washington pour
dénoncer l’ampleur de la corruption. « A la Banque mondiale, on m’avait
donné l’instruction de ne pas le rencontrer : on avait peur que nous soyons
convaincus par ses propos.» (ibidem, p. 226).
La dette odieuse de la
Russie et des autres pays issus de l’ex-bloc
soviétique
Le dossier de la dette
russe, comme celui des autres Etats issus de l’implosion de l’ex-bloc
soviétique, est trop peu discuté sur la scène internationale, y compris au sein
des mouvements progressistes des pays concernés. Et pourtant, la dette
contractée par la Russie dans les circonstances décrites plus haut entre de
toute évidence dans la catégorie des dettes odieuses. Cette dette n’a pas été
contractée pour mener à bien des politiques respectueuses des intérêts des
citoyens, au contraire. Par ailleurs, une grande partie des prêts ont été
détournés au vu et au su des créanciers. Les créanciers (FMI, Banque mondiale,
membres du Club de Paris, créanciers privés) connaissaient les pratiques
délictuelles, voire criminelles, des emprunteurs. Si les citoyens russes se
dotaient à l’avenir d’un nouveau régime, ils seraient en droit de refuser de
payer la dette odieuse contractée pour financer la transition. Ils seraient
également en droit de refuser de payer la dette héritée de l’ancien régime
bureaucratique dictatorial. Ce qui vient d’être dit est probablement valable
également pour les autres Etats issus de l’ex-bloc soviétique.
Les oligarques russes
bénéficient d’un avis favorable de la presse
occidentale
Lorsqu’au cours de
l’année 2003, la justice russe s’en est prise aux oligarques, la grande presse
occidentale (les gouvernements occidentaux aussi mais plus discrètement) a réagi
en demandant de la clémence à l’égard de ceux-ci. Non pas que ces médias
considéraient que les oligarques étaient innocents, pas du tout. Ce qui était en
jeu, c’était la pérennité des privatisations. Ces médias considèrent qu’il
serait très dangereux de les remettre en cause même si Le Monde reconnaît
que « Selon un sondage de l’institut Romir, 77% des Russes sont
favorables à la révision des privatisations » (Le Monde,
23/07/2003). Marie-Pierre Subtil, correspondante du Monde à Moscou, a
écrit plusieurs articles critiquant l’offensive de la justice russe
(« qui ouvre la porte à une révision des privatisations »,
Le Monde, 27-28 juillet 2003) contre les oligarques même si elle
reconnaît qu'ils ont accumulé leur fortune sur l’escroquerie à grande échelle.
Elle dit du principal oligarque visé, Mikhaïl Khodorkovski (né en 1963), patron
de Ioukos[1]
, qu’il « n’est certes pas une oie blanche. Sa fortune - la plus grande de Russie, estimée à 7,2
milliards de dollars par le magazine Fortune - a été bâtie au milieu des
années 1990, quand les plus ambitieux et les moins scrupuleux des russes, ont
acquis pour une bouchée de pain les biens de l’Etat au moment de leur
privatisation » (ibidem). Mais en même temps, la même journaliste
dresse une liste d’initiatives positives de ce nouveau baron voleur parmi
lesquelles la création d’une fondation philanthropique internationale qui compte
Henry Kissinger parmi ses administrateurs.
Un autre oligarque
mérite d’être mentionné. Il s'agit de Roman Abramovich (né en 1966). En 2003, il
avait aussi des ennuis avec la
justice russe. Il est le patron d’un empire qui comprend, entre autres,
Sibneft, société pétrolière, RusAl, producteur d’aluminium, ICN Russia,
entreprise pharmaceutique. En 2003, il a acheté le prestigieux club de football
britannique Chelsea. La société holding qui lui permet d’être le propriétaire de
cet empire a son siège dans la City de Londres. Pour échapper à la justice de
son pays, Roman Abramovich s’est réfugié en 2003 en Grande-Bretagne où il a
demandé l’asile politique. Selon le Financial Times, en 2003, il
cherchait à vendre la plupart de ses actifs en Russie afin de placer le capital
en lieu sûr… Le Financial Times écrit dans un édito que la Russie est une
nouvelle fois à la croisée des chemins : ou bien consolider le capitalisme
en amnistiant les oligarques qui ont commis des crimes économiques ce qui
implique d’accepter une inégalité profonde ou bien faire une révolution.
L’éditorialiste propose en se pinçant le nez d’opter pour le premier choix.
« A
la racine du problème, nous trouvons les dérapages du processus de privatisation
en Russie. En raison du chaos – et de l’injustice profonde – qui ont présidé au
partage du butin, les dirigeants russes auront toujours une arme puissante
pointée sur les capitalistes installés dans le pays. En fin de compte, il n’y a
guère que deux façons de sortir de cette impasse : soit accorder une amnistie
officielle, du moins pour les délits économiques des oligarques, soit s’emparer
de leurs biens, c’est-à-dire soit accepter de criantes inégalités, soit entamer
une nouvelle révolution. Aucune des deux options n’est satisfaisante. Mais comme
ils ont essayé la seconde en 1917, les Russes pourraient bien estimer plus sage
de s’accommoder cette fois-ci d’un pouvoir oligarchique
détestable
” traduit du Financial Times, 21 juillet 2003.
Le FMI, la Banque
mondiale, le Trésor des Etats-Unis et les créanciers privés sont tout à fait
favorables au choix proposé par le Financial Times et autres ténors de la
presse internationale : une amnistie les concernerait aussi car ils ont été
directement impliqués dans les crimes économiques en tant que complices et en
tant que bénéficiaires. Quant aux transnationales de la Triade, celles des
Etats-Unis en premier lieu, elles sont candidates à acquérir une grande partie
de Ioukos, de Sibneft et d’autres. Des offres précises ont été rendues publiques
au cours de l’année 2003. Les oligarques qui sont propriétaires de Ioukos et de
Sibneft ont répondu très favorablement : ils veulent avoir du cash
pour le placer hors de la Russie. Enfin, le Trésor des Etats-Unis[2],
le FMI et la Banque mondiale en concertation avec la direction de l’OMC
préparent l’adhésion de la Russie à cette institution.
(*) plus d’infos :
www.cadtm.org
[1] Ioukos est la principale entreprise pétrolière russe qui a annoncé la fusion avec Sibneft, autre pétrolier russe. La fusion pourrait faire de la nouvelle entité la quatrième société pétrolière mondiale. Une autre journaliste du Monde, Sophie Shihab, sous-titre ainsi son article du 6 août 2003 : "Le groupe Ioukos, un des plus influents et des moins opaques (sic) du capitalisme à la russe, est la cible des attaques du parquet qui l'accuse de vol, meurtre et évasion fiscale. Vladimir Poutine joue sur la fibre populiste auprès d'une opinion qui réclame une révision des privatisations."
[2] A propos de l’attitude du Trésor des Etats-Unis en matière de commerce international, Joseph Stiglitz mentionne un épisode piquant remontant à l’époque où il était conseiller du président W. Clinton. Il dénonce Paul O’Neil qui a été Secrétaire d’Etat au Trésor sous la présidence de G. W. Bush (P. O’Neil a été remplacé par J. Snow en décembre 2002). En 1994, alors qu’il était directeur de la transnationale ALCOA, productrice d’aluminium, il a mis en place avec la Russie un cartel des producteurs d’aluminium afin de limiter la baisse du prix de ce produit sur le marché mondial (ibidem, p. 229 à 231).