ELECTION PRESIDENTIELLE EN France :
LES PREMIERS ENSEIGNEMENTS
Au
lendemain du 21 avril, tous les journaux français ont parlé de
séisme, de choc, de catastrophe, reflétant ainsi la très
mauvaise surprise que constitue la présence du fasciste Le Pen au
deuxième tour de l’élection présidentielle qui aura lieu
le 5 mai. Cette horreur est d’autant plus forte que ce sont moins de 200 000 voix
d’écart qui séparent Le Pen de Lionel Jospin, ainsi
éliminé. Mais au delà de l’émotion, la surprise ne
peut être que relative : les derniers sondages montraient Jospin
descendant jusqu’à 16% et Le Pen atteignant 14%, alors que chacun sait que
les partisans du fasciste ont honte de déclarer leur choix. Donc,
au-delà du sentiment d’effroi devant les 5,5 millions de voix
exprimées pour Le Pen ou son ennemi personnel et complice nazillon
Mégret, ce qui est urgent, c’est de réfléchir sur les
raisons d’une telle situation et bien sûr, de transformer le
véritable traumatisme national du 21 avril (il y a des dates maudites)
en mobilisation de masse non seulement contre le Front National, mais bien plus
en profondeur, contre les raisons qui permettent à ce démagogue
milliardaire de tromper une bonne partie des travailleurs et des
chômeurs.
Le
phénomène était attendu, il a en fait
dépassé les prévisions. Jospin qui avait obtenu environ
23% au premier tour en 1995 obtient 16,2% cette fois-ci. Robert Hue (Parti
Communiste, PCF) passe de 8,5 à 3,4%. Ce sont les deux principales
victimes du scrutin à gauche, et la gauche plurielle (excepté les
Verts, qui améliorent leur score) est clairement la principale cible de
l’abstention considérable (28%, + 6% par rapport à 1995). Il
suffit de regarder les résultats dans une ville comme Marseille :
dans les arrondissements dirigés par la droite, l’abstention est aux
alentours de 28%; dans ceux dirigés par la gauche, elle passe à
30 et va même jusqu’à 34%. Les conséquences ont
été un véritable ravage pour la gauche : à
Marseille, Le Pen arrive en tête avec 23%, devant Chirac avec 18 % et
Jospin à 15,5%. Le même phénomène se vérifie
dans presque toutes les villes de ce qu’on appelait il y a peu de temps
la « ceinture rouge » de la banlieue parisienne, où
l’abstention monte souvent jusqu’à 35% et où Le Pen arrive
souvent en tête : dans la ville dont il est maire, Montigny, Hue
obtient 16%, Le Pen 19%, avec 34% d’abstention. Les chiffres indiquent donc clairement
la déception populaire devant non seulement une campagne
électorale d’une nullité jamais atteinte, mais bien plus devant
politique tournant le dos aux intérêts des travailleurs et des
jeunes.
Pour
autant, il faut insister sur un fait important, notamment en prévision
des élections législatives : si la gauche réformiste
perd au total 1,5 millions de voix par rapport à 1995, le total
cumulé des voix gauche + extrême gauche + Chevènement (en
considérant que beaucoup des votes pour ce nationaliste sont de gauche)
obtient 12 millions de voix, cèst à dire autant qu’en 1995… et
donc son pourcentage global est en augmentation (43% en incluant
Chevènement, 38% en l’enlevant, à comparer aux 33% obtenus par la
droite « classique »).
C’est
là un des deux phénomènes clefs de ces
élections : l’extrême gauche obtient presque 11% des voix,
avec environ 3 millions de voix! Alors que les commentaires bourgeois parlent
d’un vote protestataire ou extrêmiste (qui les inquiète), il faut
tout simplement admettre que des millions de travailleurs et de jeunes se sont
reconnus dans la condamnation du gouvernement Jospin et les propositions des
révolutionnaires, et cela en lien avec un discours et une
pratique : LO et la LCR sont désormais connus depuis plus de trente
ans, et ce n’est bien sûr pas un hasard si les meilleurs scores d’Arlette
et d’Olivier sont dans les villes
ouvrières, notamment dans les anciens bastions du PCF. D’autre part, la
meilleure surprise de ces élections est l’excellent score du candidat de
la LCR, qui obtient avec 4,3% un score quasi équivalent à celui
d’Arlette, 5,7%. Evènement capital : pour la première fois
dans un scrutin national, le PCF est devancé par non pas un mais
même deux candidats révolutionnaires! Olivier est devant Arlette
dans plusieurs villes importantes : Toulouse, Bordeaux , Paris ou Besançon, la ville symbole de la
grande grève historique des ouvriers de Lip.Les premiers effets de ce
rééquilibrage électoral chez les révolutionnaires
est un changement de ton de LO, qui a enfin accepté de rencontrer la LCR
pour envisager des candidatures communes aux élections
législatives de juin. Les responsabilités des
révolutionnaires sont énormes dans la période qui vient de
s’ouvrir, il leur revient d’animer un front uni sur le terrain des luttes
présentes et encore plus à venir! Et sans délai, LO et la
LCR sont amenés à répondre aux responsables critiques du
PF etdu PS qui veulent ouvrir un front (et pour certains même un accord de
gouvernement!) incluant la gauche radicale.
Le paradoxe
masqué par la victoire inespérée de Chirac, c’est que la
droite sort la plus meurtrie de ces élections : elle perd 4
millions de voix par rapport à 1995. De plus, le front de droite
proposé par Chirac vient d’être refusé par Bayrou,
arrivé quatrième avec 6,9%. Et déjà les
manifestants descendent dans la rue contre Le Pen mais en affirmant que s’ils
voteront Chirac le 5 mai, ce sera consciemment pour élire un escroc
plutôt qu’un fasciste! C’est donc bien une énorme crise des
institutions bourgeoises que Mitterrand et le PS ont tant aimées et
respectées! En outre, il est clair que la droite est
gangrénée par Le Pen (voir la campagne du premier tour où
Chirac exploitait démagogiquement le thème de
l’insécurité), et des alliances entre secteurs de la droite et
fascistes sont d’autant moins à exclure qu’elles se sont
déjà produites , par exemple dans la région de Lyon, avec
comme résultat que Le Pen est arrivé en tête dans toute
cette région.
Les
résultats de Le Pen mériteraient une longue analyse : ce
qu’il faut déjà noter, c’est que la gauche plurielle a
fermé les oreilles au discours des antifscistes, comme l’association Ras
l’Front, qui observait que le gouvernement Jospin pensait l’extrême
droite finie depuis la grave crise interne entre Le Pen et Mégret, et ne
s’est donc pas préoccupé d’apporter les indispensables
réponses sociales aux chômeurs et aux très nombreux exclus
de la société française, sans accorder par ailleurs le
droit de vote aux immigrés. Résultat : un vote en grande
partie protestaire des ouvriers (30% ont voté pour le fasciste) mais qui traduit un
enracinement réel de ce courant dans des couches populaires (il arrive
aussi en tête chez les jeunes de 18 à 24 ans : les effets de
la « télé poubelle »
produisent les pires effets). Le paysage de l’extrême droite est
d’autant plus dangereux que les fascistes jouent sur plusieurs terrains :
complicité ouverte avec la bourgeoisie comme à Lyon, liens avec
les groupes néo nazis et groupes skinheads comme en Alsace.
Indépendamment
des pronostics sur la crise de succession au vieillissant chef historique du
mouvement fasciste français, il est évident que la seule
réponse efficace au danger mortel que fait peser le front national pour
les travailleurs et pour les jeunes (programme « social » de Le
Pen : suppression de l`impôt sur les grandes fortunes, suppression
de la limitation à 60 ans pour la retraite, renvoi des
immigrés….) passe par une mobilisation comme celle qui se
développe actuellement dans toutes les villes de France, mais qui doit absolument intégrer les
réponses du mouvement ouvrier à la crise économique et
politique. Ce n’est pas vraiment le chemin pris par les directions du PS et du
PCF, qui n’ont pas depuis dimanche remis en question la politique qu’ils ont
suivie depuis 1997. Mais par ailleurs, la fantastique mobilisation anti Le Pen
qui se développe depuis dimanche soir –dans laquelle les
révolutionnaires cotoient les jeunes socialistes ou communistes- a
produit un premier effet : un appel intersyndical unitaire pour faire du
premier mai un moment d’immense mobilisation sociale. Du jamais vu de puis bien
longtemps dans le paysage divisé du mouvement ouvrier français.
25/4/2002