FRANCE:

 

PEU DE BILAN A GAUCHE.

QUELLES PERSPECTIVES ?

 

La France connaît depuis la rentrée de septembre de fortes mobilisations, indispensables pour freiner les appétits d’une droite qui sait qu’avec un Chirac élu avec seulement 19 % des voix au premier tour, le temps joue contre elle et qu’elle a intérêt à tenter de faire passer maintenant ses projets réactionnaires, pour lesquels le gouvernement Jospin a si bien préparé le terrain! Face à sa volonté de casser le secteur public, ce sont 80 000 travailleurs de l’électricité qui ont manifesté à Paris début octobre. Le 17 octobre, la grève dans l’Education Nationale était suivie à plus de 60 %, avec le soutien de la majorité des familles contre les suppressions de postes de surveillants et la remise en question de création de postes d’enseignants programmée par le précédent gouvernement.

Par ailleurs, de très intéressants sondages viennent de paraître : ainsi sur les retraites, que Raffarin voudrait tellement repousser après 60 ans. Pas de chance pour lui : plus de deux tiers de Français veulent travailler au plus tard jusqu’à 60 ans, et même être à la retraite avant si possible! Bien sûr, des contradictions existent avec d’autres réponses, mais tel quel, ce sondage donne une bonne idée de la bataille à venir sur cette question centrale. Autre sondage, effectué pour « le Monde » : si le premier tour de l’élection présidentielle pouvait être refait aujourd’hui, Jospin et Chirac obtiendraient chacun 29 % (Jospin a obtenu 16 % le 21 avril). A gauche, tous les autres candidats perdraient une grosse part de leurs voix du 21 avril, sauf Olivier Besancenot (LCR), qui se maintiendrait à environ 4%, devenant ainsi le deuxième courant de la gauche française, à égalité avec les Verts, qui perdraient au passage environ la moitié de leurs voix. Il faut remarquer que Robert Hue (parti communiste) descendrait encore (à 2%), et qu’Arlette Laguiller (Lutte Ouvrière) perdrait plus de la moitié de ses voix (à 2 % elle aussi). Chiffre intéressant dans le débat LO-LCR : alors que LO accusait la LCR d’avoir un électorat petit bourgeois, il semble que le rôle de la LCR dans les actuelles mobilisations soit fort bien perçu par de nombreux travailleurs, ce dont avait d’ailleurs témoigné le très grand succès de Besancenot et Krivine lors de leur passage à la fête nationale du parti communiste. Beaucoup d’électeurs d’Arlette ont donc choisi le PS, ce qui correspond à un comportement  traditionnel que LO n’a jamais voulu reconnaître!

Dernier chiffre : 51 % des Français voient comme très probable un retour de la gauche au gouvernement dans les prochaines années. Ce chiffre, qui ne veut rien dire par lui même (quelle gauche? Pour quelle politique?) est intéressant parce qu’en 1993, après la victoire de la droite, la même question ne recueillait qu’environ 40% de telles réponses, deux ans avant le grand mouvement social de décembre 1995. A la place de Raffarin, on aurait quelques raisons de s’inquiéter! A l’évidence, on va vers de dures batailles, mais celles-ci seront d’autant plus résolues que le bilan et les perspectives à gauche auront pu être discutées. De ce point de vue, les discussions en cours dans le Parti Socialiste doivent être observées : il est clair que pour une bonne partie de l’électorat de gauche, la défaite de la droite ne peut encore passer que par un vote pour le parti socialiste.

Un conseil national faisant suite à un été agité

Si les discussions ont commencé avant l’été, le vrai signal a été la parution du livre de Marie Noêlle Lienemann dans lequel elle attaque non seulement la politique suivie, mais aussi l’attitude de Lionel Jospin. L’accueil du livre a été assez violent au sein du PS, mais à partir de là, les discussions se sont développées, sur la base à la fois d’une dénonciation de la politique libérale du PS inspirée par Fabius et Strauss-Kahn., et de la nécessaire prise en compte des besoins sociaux. C’est donc sur une base apparente de critique de gauche que les discussions se sont organisées depuis septembre, avec une recomposition interne débouchant pour l’heure sur deux courants :

-le premier regroupé autour du dirigeant Henri Emmanuelli et de la majorité de l’ancienne Gauche Socialiste, emmenée par Jean-Luc Mélenchon.

-Le second regroupe la minorité de la Gauche Socialiste (Julien Dray) et de jeunes « mousquetaires » du PS, tels Arnaud Montebourg, qui plaide depuis longtemps pour une 6ème République, et le porte parole du PS Vincent Peillon.

La différence apparente entre les deux courants est que le second prétend vouloir rassembler largement en étant le cœur de la nouvelle majorité et accuse donc le second de se comporter de manière sectaire! Mais en fait, les deux courants veulent se tourner vers le mouvement antimondialisation libérale (ATTAC…) et affirment la priorité du monde du travail par rapport à la Bourse.Ils appellent à agir dans l’unité y compris avec la gauche révolutionnaire, certains rêvant même d’intégrer la LCR dans un futur gouvernement de gauche!

Mais si les discours sont à gauche, si la critique de la politique du gouvernement « pluriel » est souvent correcte, la question est quannd même de se demander ce que faisaient les animateurs de ces regroupements « de gauche » au début de cette année et sous Jospin en général : or, Lienemann et Mélenchon étaient étaient ministres, d’Autres étaient députés avec pour certains des accents surprenants (J. Dray s’était fait le champion du discours sécuritaire pour le PS!). Quant à Emmanuelli, il était président de la commission parlementaire des finances!

Alors, on ne peut qu’avoir un très sérieux doute sur ce soudain réveil de gauche, dans lequel le bilan des années écoulées existe, mais comme filtré. Le journal Le Monde précise d’ailleurs que Dray a même pensé un temps faire alliance avec Martine Aubry, ministre responsable d’une loi sur les 35 heures qui ont fortement accentué la flexibilité et ont désorienté les travailleurs.

La contre offensive social-libérale

Pourtant, du côté du « social libéralisme », la contre offensive ne s’est pas faite sur ce manque de crédibilité des courants « de gauche », mais sur une réaffirmation de principepas question de remettre ne cause ce que Strauss-Kahn appelle lui le « réformisme » (terme utilisé pour dénoncer le gauchisme de ses petits camarades!) et qui est tout simplement la continuation de la politique qu’il a menée en tant que ministre de l’économie, à savoir cadeaux aux patrons et cassage du service public.

Alors, réaffirmer cette orientation en ce moment peut être interprété comme une volonté de cliver profondément, au moment où le PS est une marmite prête d’exploser. En prenant le risque de provoquer scission ou départs, le courant libéral a en fait deux objectifs très importants :

Le premier, c’est de peser sur l’actuel secrétaire national, François Hollande, en vue de la préparation du congrès de 2003. Objectif atteint, puisque lors du conseil national le 19 octobre, l’intervention de Hollande peut se résumer à ces deux extraits : « Si nous avons perdu, c’est parce qu’hier nous n’étions pas assez clairs sur notre projet, sur notre vision du monde, sur notre conception de l’avenir. »

« Le PS est à gauche, il faut qu’il soit aussi à gauche qu’il est souhaitable de l’être, mais il faut aussi qu’il soit aussi réformiste qu’il est nécessaire. » Avec une telle orientation, peut être Hollande réussira t il à obtenir une synthèse nécessaire pour qu’il reste le patron. Mais sur l’orientation, on peut douter qu’une telle salade, accompagnée de la ferme condamnation de ceux qui veulent la rupture avec le système, puisse convaincre toutes celles et tous ceux qui veulent, six mois après l’arrivée de la droite, se donner les moyens d’imposer une autre politique.

Et c’est là la deuxième raison de l’offensive lancée par Strauss-Kahn : il est clair qu’une combativité se traduit ces dernières semaines dans le pays, et qu’elle se nourrit de l’existence politique d’une orientation anticapitaliste que les luttes actuelles permettent de renforcer. Il y a donc pour ces vaillants défenseurs du système un danger d’autant plus grand que, dernier chiffre, parmi les nouveaux militants du PS, il n’y a que 13% de syndiqués, ce qui ne traduit pas vraiment une implantation renouvelée dans les entreprises. Donc, les luttes des travailleurs et des jeunes se feront certainement avec des militants du PS, mais qui seront certainement en désaccord avec l’orientation maintenue de ce parti. Il y a là sûrement la possibilité de fortes évolutions dans le paysage politique de la gauche française.

Christos Ionas

I Epochi, 27/10/2002